Ultra des Coursières : une partie de plaisir

Je n’ai pas gagné, je n’ai pas bouclé les 103 kilomètres en un temps record, mais j’ai mené ma course comme je l’entendais en restant maître à bord (ou presque !) Et si c’était cela, la première satisfaction d’un coureur d’ultra ?

Franchir la ligne d’un ultra est source de bien des satisfactions. La première, la plus évidente, c’est d’être allé au bout, d’avoir triomphé des mensurations hors norme de l’épreuve et de pouvoir arborer fièrement comme la matérialisation de cet accomplissement personnel son t-shirt ou sa médaille finisher. Ce plaisir est d’autant plus intense qu’on participe pour la première fois à ce type de course longue distance. Il semble se suffire à lui-même, peu importe le chrono, peu importe le classement. Il perdurera d’ailleurs avec l’expérience, le passage de la ligne libérant généralement une bouffée euphorique comme un concentré des émotions accumulées pendant la course.

Mais, d’autres motifs de contentement viendront se greffer au simple bonheur d’avoir rejoint l’arrivée. Il en est un qui s’échafaude dans la durée et qui s’obtient à force de discipline, mais surtout par un apprentissage de soi que seuls les échecs et les erreurs commis sur le terrain permettent de façonner. Cette satisfaction, c’est celle d’avoir fait sa course. J’entends par là d’avoir déroulé son plan sans accroc, d’avoir géré au mieux, d’être resté maître à bord et de ne pas avoir subi les multiples variables et incertitudes qui font tout le charme de la discipline. Ce sentiment de contrôle, je l’ai éprouvé durant l’intégralité ou presque (notez l’emploi du mot « presque » !) de l’Ultra des Coursières des Hauts du Lyonnais, une course de 103 km et 4000 d+ qui se disputait samedi 7 mai en périphérie de la capitale des Gaules. Quasiment une première pour moi, adepte du « ça passe ou ça casse », qui bien trop souvent fonce tête baissée jusqu’à ce que malaise s’en suive. Le signe que la fougue de mes jeunes années doucement s’en est allée ? Les prémisses de la sagesse ?

Ma participation s’est décidée tard. Lorsque je me décide enfin, ma condition physique est loin d’être au plus haut. La naissance récente de notre petit dont je m’occupe à mi-temps a réduit les créneaux consacrés à l’entraînement. J’ai pour seule compétition au compteur en 2016, le trail des Reculées, à Lons-le-Saunier. Je me suis aligné avec pour objectif de disputer l’épreuve en mode sortie longue et d’accumuler les kilomètres. Mais dès le départ, j’emboîte le pas des premiers. Je ne tarde pas exploser et renonce bien vite à toute prétention au classement. Je lève le pied, mais le mal est fait. Je subirai le reste de la course sans jamais parvenir à m’installer dans le bon tempo.

[title maintitle= »Coach faiseur de miracles » subtitle= »Plan d’entraînement d’urgence »]

Aux grands maux, les grands remèdes. Je fais part de ma situation à mon ami Alan Petersen, vainqueur de l’ultra des Coursières en 2012, reconverti depuis peu en coach faiseur de miracles et d’aucuns diront spécialiste des cas désespérés. Il me concocte un plan d’entraînement d’urgence sur quatre semaines que je tenterai d’appliquer au mieux. Le programme outre quelques séances de fractionné comporte plusieurs sorties longues en endurance qui font grimper mon kilométrage hebdomadaire au dessus de 85 km avec un pic à plus de 115 km. Un travail que je mets à profit pour affiner ma foulée, cultiver mon mental et gagner en confiance.

Le jour J, je pense avoir une conscience assez précise de mes capacités du moment. J’ai en tête le scénario que je prévois d’appliquer. En un mot, je sais pourquoi je suis là et avec le recul cette composante m’apparaît fondamentale pour conserver ma motivation au plus haut.
Une fois de plus, c’est mon pote Arnaud Brémont qui a généreusement accepté de me covoiturer jusque sur la ligne de départ. La dernière fois que nous avons fait le chemin ensemble pour nous aligner sur une course, nous avions décrocher les deux premières places. Si je n’ai aucun doute sur les capacités d’Arnaud de pouvoir à nouveau prétendre à la victoire (l’histoire le confirmera), il ne sera pas question de mon côté de tenter de renouveler cette performance. Ce serait mentir que d’avancer que le chrono et le classement m’indiffèrent. J’ai l’esprit de compétition et puis à quoi bon prendre un dossard si ces données me paraissaient totalement dénuées d’intérêt ? Seulement, sur un format aussi long, elles ne peuvent représenter la seule piste à suivre. J’ai d’ailleurs pris le parti de m’en détacher complètement pour rester le seul à décider de ma cadence.

Même à 4h30 du matin, le si familier gymnase de Saint-Martin-en-Haut respire la bonne humeur et la convivialité. L’odeur du café chaud que distribuent les bénévoles déjà sur le pont y est sans doute pour beaucoup. De nombreux amis et connaissances sont également de la partie, si bien qu’on pourrait penser que se prépare une petite randonnée entre potes. A 5 heures, c’est un cortège d’un peu plus de 200 frontales qui s’élance dans les rues encore endormies de la petite ville.
Comme je m’y attendais, le peloton s’étire très rapidement. Je résiste à la tentation de suivre les premiers qui très vite disparaissent de mon champ de vision. Je pourrais forcer l’allure et m’accrocher pendant quelques dizaines de kilomètres à la perspective illusoire de tenir le rythme jusqu’au bout. Une satisfaction facile et immédiate peut-être, mais une stratégie qui ne tient pas debout. Alors je laisse filer, 10, 20, 30, plus de 40 coureurs sûrement.

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Mal à l’aise dans l’obscurité, j’accueille les premières lueurs du jour avec soulagement. Le rayons du soleil encore roses détachent à l’horizon la silhouette imposante du Mont-Blanc sur le ciel laiteux. La scène semble subjuguer le coureur qui me précède. « Whaou, t’as vu ça. Rien que pour ce moment, ça valait le coup de venir ». Je ne lui fais pas dire. Ce sont ces instants qui donnent du sens au défi. Certes tout à l’heure, dans une dizaine d’heures, la ligne d’arrivée nous apparaîtra comme une fin en soi. Mais elle ne peut sous-tendre toute cette entreprise. En faire l’alpha et l’oméga de la course, c’est faire naitre une obsession qui ne nous lâchera plus. Encore 80 km, encore 75, encore 72… Ce compte à rebours rend fou. Il vous crache au visage l’implacable réalité des chiffres. Il sonne comme une sombre litanie qui occulte tous les bonheurs du chemin et qui tôt ou tard deviendra insupportable. Je veille à courir au présent, les sens en éveil, à l’écoute de mes sensations. La beauté des panoramas, le concerto des oiseaux qui monte avec le jour, les quelques mots d’encouragement échangés avec d’autres coureurs alimentent mon enthousiasme et pour extérioriser mon bonheur d’être là j’affiche un large sourire dont j’essaierai de ne pas me départir jusqu’à l’arrivée.

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A Yzeron, au 25e kilomètre, je dois pointer autour de la 42e position. A partir de ce point et sans pourtant varier mon allure, je ne vais cesser de doubler. Devant, beaucoup ont présumé de leurs forces et payent déjà leur départ trop rapide. Les Coursières ont la réputation d’être une course « roulante ». Si par « roulante », vous entendez « facile », vous avez tout faux. Certes pour un adepte de la haute montagne, les collines des Monts du Lyonnais qui ne dépassent même pas les 1000 mètres pourront paraître bien modestes. Pourtant, il s’agit bien d’une épreuve exigeante. Cette dernière mouture notamment s’est révélée particulièrement ardue. Les organisateurs ont su exploiter la diversité des terrains du massif pour donner naissance à un parcours extrêmement cassant, tout en relance, qui nécessite de savoir courir et pas seulement de grimper. Malheur à celui qui aura jeté toute son énergie dans les premières côtes et se verra contraint de marcher dans les longs faux plats qui jalonnent le tracé. Non, cette course n’est pas à prendre à la légère. J’en veux pour preuve le nombre d’abandons qui dépasse les 40 % cette année.

[title maintitle= »Etre en mouvement, toujours » subtitle= »27 minutes immobiles »]

Jusqu’à Saint-Symphorien au 55e km, je dois bien « ramasser » plus d’une vingtaine de concurrents déjà usés par la répétition des pentes et qui peinent à relancer dès que l’occasion se présente. De mon côté, la jambes tournent comme une machine bien huilée. Aucune douleur, je m’hydrate et je mange correctement, j’entretiens mes pensées positives. J’ai le plaisir de retrouver Alan au ravito. Il est aux petits soins avec tous les coureurs qu’il connaît (et il en connaît beaucoup!). Après avoir aidé Denis à changer de tenue, il remplit ma poche à eau et me pousse à manger et à boire davantage. Il m’apprend également qu’Arnaud est passé en tête avec quatre minutes d’avance. Le bougre a sacrément bien préparé son affaire. Pourvu qu’il aille au bout. J’embarque quelques provisions que je grignote en marchant histoire d’optimiser mes temps d’arrêt. Etre en mouvement, toujours. Au final, j’aurai passé 27 minutes immobiles sur 12h29 de course. Sans doute est-il possible de faire un peu mieux. La digestion de ce déjeuner express me ralentit une dizaine de minutes puis tout rentre dans l’ordre.

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Désormais, ce sont des coureurs du 47 kilomètres partis presque à l’instant où je pénétrais dans le ravito que je dépasse en nombre. La plupart ont un mot d’encouragement pour moi. Je leur adresse toute ma sympathie en retour. Régulièrement aux carrefours des routes, je retrouve des spectateurs qui suivent la course depuis le matin et me reconnaissent désormais. Les bénévoles qui assurent la sécurité nous saluent tous sans exception. Porté par l’enthousiasme collectif, je rejoins le ravito de Lamure où j’échange quelques mots avec Jérôme engagé sur le 47 et remplis ma poche à eau.
Je n’ai aucune idée de mon classement. Le dernier concurrent de l’ultra que j’ai pu identifier en le dépassant m’a assuré que nous étions dans les 10. Impossible d’en avoir la certitude et à vrai dire peu importe. Ce n’est pas l’heure de changer de stratégie. Quoi qu’il en soit, il ne me semble pas avoir aperçu de coureurs du 100 bornes depuis plus d’une heure maintenant. Peut-être effectivement, n’y a t-il pas grand monde devant.

Une erreur grossière, la seule de taille sur cette épreuve, qui va me conduire tout droit à l’infirmerie

La chaleur sans être suffocante commence à peser et je bois beaucoup. Alors que j’avale une bonne rasade, à la pipette, le débit s’interrompt soudainement. J’aspire plus fort. Rien. Ça ne fait pas 5 bornes que j’ai quitté le ravitaillement et pourtant je suis à sec. Ma poche à eau s’est sans doute repliée dans le fond de mon sac et je ne l’ai remplie sans doute que très partiellement. Une erreur grossière, la seule de taille sur cette épreuve, qui va me conduire tout droit à l’infirmerie.

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La « montée des géants », un raidard tapis en sous-bois comme un piège à loup

En attendant, il faut composer avec la réalité du moment. Je n’ai plus d’eau et il reste 12 kilomètres jusqu’à Saint-André-la-Côte où je pourrai boire à nouveau. Une fois la problématique intégrée, pas question de la ressasser. Je l’évacue de mes pensées. Mais après plus de 10 heures d’effort et face aux premières chaleurs de l’année, je suis rattrapé par la soif 2 km avant le ravito. Ma lucidité s’effondre, plus moyen de parler, plus moyen de courir. Je me traîne hagard jusqu’à la sortie du village où a été dressé le point d’assistance. Il semble ne jamais vouloir arriver. Parvenu devant les tables, je descends d’un trait cinq gobelets et remplis cette fois correctement ma poche à eau. J’ingurgite également Tucs, chips et cacahuètes pour compenser les pertes en sel. Mais cet apport soudain dans mon estomac me colle la gerbe. Je reprends mon chemin avec la nausée. Il reste 9 kilomètres, une promenade du dimanche, comparée à la distance que je viens de parcourir. Mais sans une once d’énergie, je sais qu’elle peut tourner au chemin de croix d’autant que cet ultime tronçon comporte la difficulté majeure de la course, l’ascension du Signal de Saint-André, la « montée des géants », un raidard tapis en sous-bois comme un piège à loup. En m’aidant des branches et des rochers, je parviens à me hisser au sommet de la pente finalement très courte, mais particulièrement pénible à ce moment de la course. D’autres concurrents demeurent interdits en équilibre sur des racines toisant l’escarpement comme s’ils attendaient que par un miracle surnaturel, la forêt s’aplatisse. Etrangement, ces quelques hectomètres m’ont été profitables. Sans doute, les effets de mon ravitaillement se font-ils ressentir et je relance au sommet comme s’il ne s’était rien passé. Je connais la fin du parcours, désormais, plus rien ne peut m’arrêter.

[title maintitle= »Malaise vagal » subtitle= »Dans les bras d’une secouriste »]

La voix du speaker s’élève dans le lointain et puis Saint-Martin apparaît enfin. Je savoure ces derniers instants, réponds aux applaudissements des spectateurs et franchis la ligne. Il y a bien des satisfactions à franchir la ligne d’un ultra. Celle d’avoir mené sa course comme on l’entendait est fantastique et je la ressens aujourd’hui. Mais il en est une autre qui la domine de la tête et des épaules. C’est la satisfaction de partager ce moment hors du temps avec des gars qui comptent à mes yeux et sans qui mon petit itinéraire dans le monde de la course à pied n’aurait pas eu la même intensité et la même saveur. Chaleureusement, je serre la main d’Arnaud qui a remporté la course avec plus d’une demi-heure d’avance, d’Alan qui m’a permis venir à bout de cette épreuve sereinement, de Laurent, de Gilles, de Régis, de Matthieu, de Joël, de Patrice (pardon pour ceux que j’oublie)… avant d’être placé par mes petits camarades dans les bras d’une secouriste, ces derniers estimant à mon teint livide que je frise le malaise vagal. Et c’est effectivement bien le cas. Ma tension a chuté, le contrecoup sans doute de ma déshydratation des derniers kilomètres. J’en suis quitte pour une ingurgitation forcée d’une mixture sucrée-salée peu appétissante et un peu de repos sur un lit de camp.

Ultime satisfaction, et pas des moindres, ma 10e place me vaut d’avoir mon nom dans le supplément sports du Progrès. La consécration ! Plus sérieusement, un grand merci aux organisateurs et aux bénévoles qui année après année font vivre avec enthousiasme cette belle épreuve. Et puis pendant que j’y suis, je vous ai dit que je partais pour un grand voyage à vélo en Amérique ? Si vous voulez soutenir ce projet familial, vous pouvez voter pour nous par ici. Merci !

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Photos © Christian Marmond et Trail des Coursières

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3 Comments

  • Arclusaz dit :

    super !!!!!!
    c’est vrai que tu deviens de plus en plus sage, papa. Mais il te reste encore suffisamment de folie pour réaliser tes rêves.

  • Totoro dit :

    Bravo Olivier pour ce périple dans nos fabuleux Monts du Lyonnais. Ta qualité d’écriture, elle, ne faiblit pas et nous transporte, récupères bien !

  • Spir dit :

    Sacrée balade quand même ! Merci pour ce récit et bravo pour la jolie performance, faite avec le sourire ! Et bonne préparation pour le grand voyage à vélo.

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