PMR#5 : dans la peau d’un desperado !

A Ovando, Montana, la porte de la prison était ouverte. Alors on est entré, histoire de glisser, le temps de quelques heures, nos pieds dans les bottes d’un bandit du Far West. Contre toute attente la nuit fut bonne. Peut-être parce que ne pesait pas sur nous la menace de se balancer le lendemain au bout d’une corde…

Ovando, altitude : 4100 pieds. Population : 50. Chiens : plus de 100. Dans un film, le panneau serait assorti d’une mise en garde du style « Etranger, nous n’avons pas d’or, mais nous pouvons t’aider à trouver du plomb » ou d’un avertissement du même tonneau. Ici, c’est plutôt l’inverse. La ville, – il s’agit de l’unique groupement d’habitations à des kilomètres à la ronde alors accordons-lui ce nom – semble réserver un accueil chaleureux aux voyageurs de passage. Et aux cyclistes en particulier. Les vagabonds qui usent leurs pneus sur les pistes poussiéreuses de la Great Divide Mountain Bike Route débarquent presque chaque jour durant l’été. Traits burinés, fringues crasseuses, ils ont des allures de cowboys solitaires, trimballant dans leur sillage comme un baluchon trop chargé tout le romantisme du dénuement et de l’errance.

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Devant la porte de l’épicerie, les empreintes des fers à cheval ont disparu au profit des crampons des fat bikes. Ces prospecteurs d’aventure nouvelle génération font tourner l’économie locale alors on les choie. A leur attention, on conserve de la bière au frais, des crèmes glacées et de quoi remplir leur fonte de provisions pour les longues chevauchées à venir. Surtout, on leur offre sur un plateau ce qu’ils sont venus chercher : un petit peu de l’âme de l’Ouest.
Pour passer la nuit, on leur épargne de dresser leur campement. Selon la règle du premier arrivé, premier servi, ils peuvent allonger leur carcasse fourbue dans un chariot de pionniers, un tipi ou sur les sommiers rustiques de l’authentique prison de la localité.

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Il n’y a qu’un pauvre hère qui promène son chien au bout d’une corde lorsque nous pénétrons dans la rue principale de la ville. Nous aurons donc le choix. Le chariot en métal nous fait craindre de passer la nuit dans une étuve. Le tipi après un mois sous la tente nous paraît trop familier. Reste donc la prison.

A l’époque, le shérif y enfermait principalement les voleurs de bétail

Il s’agit d’une modeste construction en bois posée sur un tapis d’herbe fraîche. Une cabane assemblée dans l’urgence de l’expansion de la ville à la fin du XIXe siècle et récemment restaurée par les habitants du secteur. A l’époque, le shérif y enfermait principalement les voleurs de bétail. Nous n’avons pas commis de forfait de ce genre depuis notre arrivée dans le comté. Tout juste avons-nous effrayé quelques veaux craintifs en descendant en trombe les pentes des environs. Nous jugeons nous-même le motif suffisant pour nous faire enfermer.

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Nous déverrouillons la porte d’entrée et pénétrons dans la loge réservée au shérif. Sur les murs de planches quelques coupures de presse jaunies retracent quelques-uns de ses faits d’armes et rappellent que l’homme de loi avait la gâchette facile. Un instant, je m’installe à son bureau baigné par les derniers rayons de soleil de l’après-midi et m’acquitte des 5 dollars réglementaires pour occuper les lieux. Les temps ont changé. Désormais, il faut payer pour passer la nuit à l’ombre et pouvoir rejouer dans un décor plus vrai que nature une des scènes de son western préféré.

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En réhabilitant les geôles, la communauté d’Ovando n’a fait aucune concession au confort. Derrière les barreaux, la cellule offre deux couches de fortune. De simples armatures en bois suspendues par des chaînes aux cloisons. En guise de sommiers, des croisillons de chanvre qui cisaillent les omoplates et écorchent la colonne. Pour éviter ses désagréments, Adeline s’installe par terre avec Axel. Au moins le sol est-il propre.

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Bien décidé à vivre l’expérience jusqu’au bout, je m’installe sur l’un des lits de la prison… sur lequel j’ai disposé au préalable mon matelas gonflable. Je n’y suis pas mal à l’aise, au contraire, l’endroit paraît presque confortable. Sans doute peut-être parce que je sais que nous ne croupirons pas entre ces quatre murs. Ce soir, je suis à la fois le desperado et le shérif. Je dors à l’ombre, mais c’est moi qui ferme la porte à clé.

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On ne fait pas que des mauvaises rencontres en prison. Deux cowboys à vélo ont dressé leur bivouac sur le tapis de gazon qui entoure les geôles d’Ovando. Ils jouent des manivelles depuis 42 jours sur la Great Divide, chevauchant du sud vers le nord. L’un d’eux est Français, de Tours. Fabrice est le premier compatriote que nous rencontrons en ces terres sauvages et reculées. Nous prenons un plaisir certain à échanger dans la langue de Molière sur les bons plans et difficultés à venir, à parler de nos montures et, indécrottables que nous sommes, de nourriture et des douceurs du pays.

Peut-être trouverait-on davantage de baguettes et de saucissons

Qu’ils résonnent bien haut notre accent de la vieille Europe dans cette contrée qui fut l’extrême nord-ouest de la colonie de Louisiane, celle que Bonaparte, préoccupé par la révolte à Saint-Domingue et pressé de financer sa guerre contre la Grande-Bretagne céda aux jeunes Etats-Unis, en 1803, pour 15 millions de dollars. Sans cette transaction malencontreuse, peut-être trouverait-on davantage de baguettes et de saucissons dans les rayons de cette épicerie où flotte la bannière étoilée 😉

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Une nuit en prison, une nuit dans un cocon

L’errance prolongée fait naître des rêves de foyer. La route agite nos fantasmes de demeures confortables, stimule l’envie de s’établir. Pour occuper le temps dans la laborieuse ascension que nous avons entrepris ce matin, nous imaginons dans les détails la maison que nous aimerions investir un jour si la fortune venait à nous sourire. De balcons, en bibliothèques, de cuisines spacieuses, en caves profondes, nous dressons les plans d’une bâtisse utopique, un cocon pour nous et nos amis sans oublier un chalet pour les voyageurs de passage.

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Mais pour l’heure, nous sommes ceux qui parcourons le monde, notre logis est partout et nulle part et si l’idée peut donner le vertige elle est la promesse d’une richesse immatérielle qu’on accumule sous forme d’expérience et de souvenirs et que bien peu de châteaux peuvent offrir. Le temps de la maison viendra, mais d’abord savourons celui de l’aventure. A moins que la piste, cette facétieuse, nous offre aujourd’hui l’occasion de profiter des deux à la fois.

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« Cyclistes bienvenus » indique le panneau sur la clôture. Le franchissement du col nous a fait basculer dans un environnement plus aride de vastes prairies jaunies par le soleil où se dressent quelques habitations. Nous avons marqué l’arrêt devant l’une d’elles et bien que l’après-midi débute à peine nous nous sommes décidés à aller demander le gîte. Barbara est la maîtresse des lieux.

Barbara a décidé de leur ouvrir les portes de son chalet, gratuitement, pour le simple bonheur de la rencontre,

Elle fait partie de ces anges de la piste qui transforment votre voyage à vélo en une aventure humaine lumineuse. Constatant la recrudescence du nombre de cyclistes sur la piste qui borde sa propriété, Barbara a décidé de leur ouvrir les portes de son chalet, gratuitement, pour le simple bonheur de la rencontre, pour agrémenter son quotidien d’un peu d’ailleurs et écouter les histoires merveilleuses que les voyageurs sèment sur leur passage. Ainsi elle a rencontré John, son compagnon, qui arpentait la Great Divide vers le nord et que le hasard a conduit jusqu’à elle.

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Après une rapide visite du chalet, Adeline est ressortie au bord des larmes, saisie par l’émotion. Peut-être parce que dans cette cabane il y avait toute la douceur et le réconfort dont on avait rêvé le matin. C’était le cocon qu’on imaginait, en plus petit certes, mais en plus authentiques et plus soigné, un concentré de notre songe matinal : la mezzanine, le papier peint, les rideaux en dentelle, les rocking-chairs, la gazinière, les tableaux choisis avec goût, une citerne d’eau fraîche et des bocaux de bonbons. Un décor de conte pour enfants dans lequel on s’est sentis chez nous. Dehors, des chevaux s’abreuvaient à la rivière sous le regard amusé d’Axel.

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Infos pratiques

Vous souhaitez rejouer les scènes de votre western favori dans un décor plus vrai que nature. Direction Ovando, Montana pour une nuit inoubliable dans une authentique prison du Far West. 

Comment se rendre à Ovando ? : Ovando se trouve au Montana, dans la Blackfoot Valley. Depuis Missoula, suivre la Highway 200 vers l’est sur 80 km en direction de Lincoln.

A propos des trois hébergements insolites d’Ovando : La prison, le tipi et le chariot de pionniers sont accessibles selon la règle du premier arrivé, premier servi. La nuitée coûte 5 $ qui doivent être déposés dans les urnes prévues à cet effet. Des douches solaires et toilettes sèches sont à disposition des visiteurs. Prévoir un matelas et un sac de couchage pour être tout à fait à son aise.

Autre hébergement et restauration à Ovando : Le Inn&Blackfoot Commercial Company vend des glaces à l’ancienne, du café, de la bière fraîche et de quoi faire le plein de provisions. Possibilité de remplir votre réservoir si vous ne voyagez pas à vélo. L’établissement compte également 6 chambres et le wifi en libre accès.

Quelques mots sur l’histoire d’Ovando : Le 6 juillet 1806 au retour de son expédition avec Clark en direction du Pacifique, l’explorateur Lewis a bivouaqué à proximité d’Ovando avec neuf soldats, 17 chevaux et son chien Seaman.
Les premiers pionniers se sont établis à Ovando entre 1870 et 1880. Au début du XXe siècle, la localité compte 5 saloons, deux magasins d’alimentation générale, une église, un hôtel, une banque et une école. Le chemin de fer doit également faire étape en ville. Mais il ne viendra jamais. En 1919, un incendie détruira la plupart des établissements commerciaux et Ovando ne connaîtra jamais l’essor qui lui était promis.

La cabane de conte pour enfants de Barbara : désolé, mais pour découvrir cet endroit merveilleux, il vous faudra monter en selle et parcourir la Great Divide. Il y a des secrets qui ne se partagent pas !

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5 Comments

  • C’est toujours un régal de vous suivre dans votre bonheur, vous semblez à votre place ainsi et je ne parlais pas de la prison 😉

    PS : Merci pour la photo de ce bel oiseau et de sa pitance !

  • quel plaisir de vous suivre par internet, les photos et les commentaires nous font voyager tout en restant devant notre ordinateur joyeusain !!!

    en entrant dans la prison, en autre, c’est surement comme si vous entriez dans les films de cow-boys, belle expérience n’en doutons pas !!!!

    continuez à nous faire vivre votre super expérience. bises de cousine MARIE HELENE & cousin FRANCOIS

    • Olivier Godin dit :

      Merci les cousins ardéchois pour ce très sympathique message qui nous fait plaisir à tous les 3 😉 Hâte de venir vous raconter tout ça à Joyeuse !

  • Alexandre Godin dit :

    Super récit, un petit air de Lucky Luke qui donne bien envie!!! Profitez bien, bonne route et bonne aventure.

    • Olivier Godin dit :

      Merci ! C’est clair, on a souvent l’impression de naviguer en plein western ou dans les cases de nos BD préférées.

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