PMR#4 : zone blanche dans les limbes vertes

Sparwood, Colombie-Britannique, Canada, sa mine de charbon, ses camions géants. Pour nous, le point de départ d’un des tronçons les plus exigeants de notre itinéraire. Sur notre carte, une zone blanche qui sonne comme une promesse d’inattendu, d’extraordinaire. Récit d’une plongée époustouflante dans les limbes vertes.

Ils ont surgi de nulle part dans les profondeurs de la forêt. Des anges de la route, version tout terrain, au coeur de l’enfer vert. Un solide gaillard avec un fusil à pompe en bandoulière et des couteaux de chasse à la ceinture portait notre remorque sans que cela n’entrave sa démarche. Sa famille suivait avec le reste de nos sacoches. Nous les avions abandonnées quelques heures plus tôt dans les premières rampes d’une pente qui s’apparentait à un mur. La simple vue de ce sentier qui brutalement s’élançait à l’assaut de la montagne, nous avait scié les pattes. Il avait fallu décharger nos montures et hisser laborieusement sur nos épaules les vélos et tout notre chargement jusqu’à un premier replat. La trace disparaissait dans le sous-bois se confondant dans un bourbier innommable avec le trop-plein des ruisseaux environnants. Combien de temps faudrait-il monter encore ? Nous l’ignorions. La carte officielle de la Great Divide nous faisait défaut et sur la nôtre, trop imprécise, ce passage vertical ne figurait pas.

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L’état d’Axel nous préoccupait. Il semblait amorphe et fiévreux depuis la veille. Je suggérais à Adeline de prendre les devants et de grimper jusqu’au sommet et de s’installer à l’ombre pour veiller sur lui dans de meilleures conditions. Je m’attelais de mon côté à charrier notre équipement, étape par étape, effectuant à chaque fois six voyages, m’étalant sous le poids de la charge dans la boue, dérapant sur les racines, pataugeant jusqu’aux mollets dans l’eau saumâtre.

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Il y avait un bon kilomètre dans cet enchevêtrement végétal avant d’émerger sur un plateau pelé tapissé de pins rabougris et éparses. J’étais à bout de force. Axel dégoulinait de sueur sous l’effet de la fièvre. J’ai accueilli nos sauveurs du jour avec un sourire à demi lucide. J’ai attendu qu’ils parlent pour me réjouir ouvertement comme si j’attendais une preuve qu’ils fussent bien réels. Ils venaient de Sparwood et achevaient une partie de pêche infructueuse. Lui était mécano sur les camions géants que la ville minière érigeait en emblème. Il avait le physique de l’emploi.

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Sparwood, c’est là que pour nous tout avait commencé. Le dernier tronçon canadien de la Great Divide s’annonçait exaltant. Plus de 170 kilomètres à l’écart du monde sur une piste dont on ignorait tout si ce n’est qu’elle allait nous en faire baver.

Une zone blanche sur notre carte qui, à coup sûr, nous réservait bien des surprises

Les cyclistes venant du sud que nous avions croisés jusqu’ici parlaient d’une même voix pour décrire le caractère exigeant et sauvage de cette section. Un passage en particulier piquait notre curiosité. Une zone blanche sur notre carte qui, à coup sûr, nous réservait bien des surprises. L’incertitude fait le sel de l’aventure. Elle sonne comme la promesse de l’extraordinaire, de l’invraisemblable, du spectaculaire. Nous partions donc avec du baume au coeur impatients de nous confronter à l’inconnu.

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La gigantesque mine de charbon de Corbin marquait la fin du monde des hommes et débutait ensuite la forêt incommensurable. Comme une mise en garde, le dernier concurrent du Tour Divide, dans un état d’épuisement avancé après plus de 50 jours à chevaucher depuis la frontière mexicaine surgissait du bois. Tout dans les traits harassés de ce vétéran du guidon semblait signifiait « n’y allez pas ! Vous allez aux devants de graves ennuis ». Il commentait d’ailleurs, las : « c’est la portion la plus dure depuis le début. Je ne sais pas comment vous allez faire avec votre remorque ».

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Ces paroles résonnaient encore une demi-heure plus tard quand la piste sous notre regard incrédule se mêlait à la rivière dans un chaos de branches mortes et de galets. Il fallut mettre pied à terre et pousser, prendre de l’élan pour s’extirper du lit du torrent et ne pas rester pétrifiés au milieu du gué dans l’eau glacée.

Se répéter sans cesse que c’est dans l’adversité que se forgent les souvenirs

Une fois, deux fois, dix fois recommencer. Ne plus compter les distances en kilomètres ni même en mètres mais en simples pas. Accepter notre nouvelle condition de marcheurs, cassés en deux sur nos montures, réduits à l’immobilité ou presque. Se répéter sans cesse que c’est dans l’adversité que se forgent les souvenirs et que les calvaires de cet acabit font finalement de belles histoires.

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Notre premier bivouac dans une prairie tapissée de fleurs nous assurait que ces efforts n’étaient rien comparés aux instants de grâce qu’offrait le repos dans ce havre de quiétude.
Le second achevait de nous convaincre que le prix de la sueur était juste voire bon marché en nous accordant de bon matin une entrevue intimiste avec une biche gracile et peu farouche. Un instant d’éternité, un moment d’innocence avec mon fils dans les bras, rangé dans le grand coffre des souvenirs en or massif.

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Le troisième jour, le mystère restait entier autour de la zone blanche figurant sur notre carte. Seul un homme dont la maison semblait avoir poussé comme une incongruité au milieu de la montagne avait pu nous livrer quelques informations. « C’est une piste praticable à cheval. Vous pourrez passer. » En creusant davantage, nous avions réalisé que notre interlocuteur n’avait fait que survoler la zone avec son avion personnel et que depuis le ciel ses impressions ne révélaient sans doute pas la vraie nature du terrain. Plus tard dans la journée, un barbu aux allures de vieux sages ainsi que des employés des services d’incendie forestiers n’avaient pu nous en dire plus.

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Nous allions donc découvrir par nous-mêmes le vrai visage de cette piste insaisissable. Ce n’était d’abord qu’un sentier étroit qui se faufilait dans les hautes herbes. Nous roulions sur l’humus comme sur un matelas. Capricieuse, la trace se contorsionnait et nous obligeait à mettre pied à terre dans les épingles les plus serrées. Puis, il y eut une première rivière à traverser et une seconde.

C’était la surprise du chef, la cerise sur le gâteau

Des arbres morts gisant sur le passage à enjamber avec tout notre équipement et puis, alors que nous croyions en avoir terminé, le mur, brutal, vertical, implacable. Alors, on s’est regardés en laissant échapper un sourire crispé. C’était la surprise du chef, la cerise sur le gâteau. Nous savions qu’il nous faudrait plusieurs heures, voire l’après-midi entière pour surmonter l’obstacle. C’était le prix à payer au gardien de ce monde rude mais remplit de splendeurs. Il n’était pas question d’y couper.

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Il faut savoir dire stop. Quand l’homme au fusil a proposé de nous conduire jusqu’à la route, 20 kilomètres plus loin, nous n’avons pas hésité. Axel paraissait malade et atteindre le goudron à vélo signifiait une nouvelle nuit dehors. Notre bienfaiteur a débarqué ses deux quads de la plateforme de son pick-up et nous avons chargé tout notre barda à la place.

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Ils ont disparu comme ils étaient venus

Nous nous sommes hissés dans la cabine où l’air conditionné soufflait une brise salvatrice sur nos fronts moites. Avec toute la famille, nous avons échangé sur notre périple. Ils nous ont parlé de chasse, de pêche, de leur vie au grand air. Les soubresauts du 4X4 nous berçaient. Ils nous ont offert de l’eau. Ils connaissaient l’âpreté de la vie dans les montagnes des environs et semblaient vouloir nous montrer que le coeur des hommes ici était l’exact opposé. Ils ont insisté pour prolonger le voyage jusqu’au poste frontière. Nous n’avons pas refusé. Là sous le drapeau canadien gonflé par un vent léger, nous nous sommes pris dans les bras, puis ils ont disparu comme ils étaient venus. Dans quelques instants nous serions aux Etats-Unis. Nous allions trouver un docteur pour Axel. Un autre voyage pourrait commencer.

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Infos pratiques

Pour alimenter cette rubrique, Adeline a proposé une phrase laconique : « n’y allez pas ! »
Plus sérieusement, voici quelques astuces, centres d’intérêt et retours d’expérience relatifs à notre passage dans les environs de Sparwood.

A ne pas manquer à Sparwood : le plus gros camion du monde évidemment, le Titan 33-19, un monstre de métal qui était utilisé jusque dans les années 1990 dans les mines de charbon du secteur. Impossible de rater ce géant vert quand vous arrivez en ville sur la Highway N°3. Les mensurations de la bête : plus de 20 mètres de long, presque 7 de haut et une charge utile de 350 tonnes. Sa vitesse de pointe 48 km/h chargé bien sûr !
Si l’exploitation du charbon vous passionne (il en faut pour tous les goûts), la chambre de commerce locale organise en juillet et août des visites de la mine les mardis, mercredis et jeudis. Départ à 13 heures. Prix 10$ par adulte.

Faire la course sur la Great Divide  : chaque année au mois de juin, la Great Divide Mountain Bike route est empruntée par quelques dizaines de coureurs longue distance qui tentent de venir à bout des 4400 kilomètres du parcours le plus rapidement possible. L’épreuve, qui répond au nom de Tour Divide, se dispute dans les deux sens en non-stop et en totale autonomie. En 2016, l’incroyable Mike Hall s’est adjugé la victoire en moins de 14 jours ! Qui dit mieux ?

Randonner à vélo dans les environs de Sparwood : on vous conseille vivement d’opter pour des VTT voire des fatbikes. Les pistes que nous avons empruntées au mois de juillet étaient pour certaines lessivées par les torrents alentour. Résultat beaucoup de portages entre les rochers et les arbres morts. Surveillez de prêt vos machines et pensez à resserrer chaque soir l’ensemble de la visserie pour éviter que votre vélo ne finisse en pièces détachées. Ah oui, soyez prêt également à vous mouiller les pieds !

Camper dans la nature sur le secteur de Sparwood : vous trouverez sans mal des sites pour planter votre tente into the wild. Garder à l’esprit que vous êtes sur le territoire des ours. Veiller donc à suspendre votre nourriture et produits d’hygiène (en fait tout ce qui dégage une odeur) dans un arbre à au moins 3 mètres du sol et 1,5m du tronc. Vous éviterez du même coup l’intrusion de rongeurs ou renards peu farouches dans vos sacoches de bouffe. Pensez également à transporter une bombe au poivre et une corne de brume histoire de pouvoir faire face à un grizzly un peu trop entreprenant (du moins en théorie).
Traitez l’eau que vous puisez dans la rivière même si elle est limpide. Les risques de lambliase, la fièvre du castor, existent sur le secteur.

Franchir la frontière à vélo à Roosville : pas de difficulté particulière à signaler. On vous demandera un relevé d’empreinte digitale électronique et on vous tirera le portrait par webcam. Vous devrez ensuite vous délester de 6$ par personne pour recevoir votre tampon (cette somme nous a été demandée alors que nous disposions d’un visa de 6 mois).

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12 Comments

  • Céline dit :

    Comme d’habitude très chouette article ! On se laisse porter par ta plume Olivier, et on a presque l’impression d’y être, les pieds mouillés en moins, c’est vraiment sympa.
    Vraiment contente de faire partie de votre aventure 😉

  • Fabrice dit :

    Mais? Mais c’est bientôt à moi de franchir cette zone blanche! J’ai encore un peu de temps, puisque je dis à Whitefish,à attendre mon énorme petit déjeuner… Très belle écriture, Olivier. Je m’attendais à entendre qqn jouer du banjo, comme ds le bayou de Délivrance! Brrrr ça fait froid ds le dos.

    • Olivier Godin dit :

      Merci Fabrice ! Profite bien de Whitefhish et de son lac. Pour nous, ce matin, c’était pancakes aux framboises dans le chalet de Barbara du côté de Canyon Creek. Ce soir on dort à Helena.

  • jano dit :

    salut tous les 3,
    toujours aussi agréable à lire…et pour le coup, c’est la grosse aventure cette étape !!!
    Plusieurs fois, tu parles de votre carte imprécise…il n’en existe pas plus précise type IGN ? c’est un choix ? c’est de toute façon mal cartographié ?
    Bonne route aux “states”
    A+

    • Olivier Godin dit :

      Salut Jano et merci pour ton message,
      En fait,il existe des cartes détaillées de la Great Divide Mountain Bike Route qui ont été réalisées par l’Adventure cycling association. Malheureusement,ils ne les expédient pas en Europe. Nous avons donc effectué le tronçon canadien avec des cartes achetées à Calgary dont l’échelle était trop grande pour que figurent ce genre de piste. Il aurait fallu une carte forestière du secteur mais nous n’en avons pas trouvé. Après les risques de se perdre étaient limités (il n’y avait qu’une seule trace), c’est juste qu’on ne savait pas trop sur quoi on allait tomber.
      Depuis notre entrée aux US, on navigue avec les cartes de l’Adventure cycling association. On a plus de recul sur les étapes à venir et on évite les mauvaises surprises. Des variantes sont même proposées pour contourner les sections trop exigeantes. Sinon la plupart des cyclistes qu’on croise font tout au GPS. La solution idéale est sans doute d’avoir les deux.
      Bon mois d’août et à la prochaine 😊

  • alain dit :

    chapeau, vous êtes courageux, bonne continuation à vous, je suivrai votre voyage depuis mon bureau !!!

  • Solange Henault dit :

    Bonjour à vous trois,
    Que de courage et de détermination qui vous habitent, j’en suis bouche bé!
    Merci de partager votre aventure avec nous, c’est vraiment hallucinant.

    Solange xxx

  • Laurent C dit :

    Quelle aventure !!!!!! vous êtes vraiment des costauds et seules les belles personnes attirent les anges gardiens.

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