PMR#6 : rêve de cristal

Dans le sud-ouest des montagnes du Montana, un site unique en son genre permet au public de jouer aux prospecteurs. Dans le sol, pas de pépites d’or, mais des pierres fines comme les améthystes. On y a fait étape pour voir si la fortune se cachait au bout de la pioche.

C’est le genre de type qui peuple les pages les plus colorées des romans d’aventure, un personnage picaresque comme seule la route sait les façonner, une sorte de vagabond céleste, un hobo du XXIe siècle qui aurait troqué l’inconfort des trains de marchandise pour la banquette élimée d’une vieille Chrysler. Il nous est apparu sur le vaste plateau d’altitude qui borde les hauts sommets de granit de la chaîne des Pionniers, sortant de sous les pins comme un faune bienfaisant. Nous étions harassés après avoir usé toute la journée nos carcasses sur les pentes des ces montagnes du sud-ouest du Montana et avions échoué là, à 2400 mètres, sans eau ou presque, dans la forêt clairsemée de la Tête de Castor. Nous n’avions d’autre aspiration qu’un repos immédiat à même le sol parsemé de bouses de vaches pour délasser nos corps fourbus. Dans trente minutes, peut-être reprendrions-nous la route en quête d’un torrent et d’un espace pour bivouaquer. En attendant, Adeline somnolait et je veillais d’un œil sur Axel qui s’activait à d’intenses travaux de terrassement dans le sable grisâtre.

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J’avais aperçu sa frêle silhouette avant de le distinguer vraiment. Un tee-shirt large, de fines lunettes rondes, le visage buriné sous une barbe en broussaille. Pas un gars d’ici pour sûr, un gars de nulle part peut-être, un gars de partout sans doute… Il s’appelait Thomas et n’avait pas d’âge. Il avait le ton affable du sage qui connaît le coeur des Hommes et le regard tourmenté de l’oisillon qui vient de sauter du nid. Mon premier réflexe a été de lui demander de l’eau. Il est revenu avec un bidon de 5 litres, de la salade et de la bière artisanale brassée en Californie. A cet instant, j’ai su qu’on ne repartirait pas.

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Thomas n’avait pas plus de profession qu’il n’avait de domicile. Il était de la route. Il vivait d’expédients. Il avait cherché de l’or, en avait trouvé un peu pour subsister quelques semaines. Mais les ruées miraculeuses du XIXe qui avait fabriqué des fortunes étaient révolues. La vie des prospecteurs étaient rudes et bien souvent les rêves de pépites finissaient par se diluer dans le whisky. La soif de l’or l’avait quitté, pas le bourbon canadien. Avec sa pelle et sa pioche, il avait jeté son dévolu sur ces montagnes du Montana dans l’espoir de mettre au jour quelques pierres fines, des améthystes surtout dont certaines se négociaient auprès des collectionneurs plusieurs centaines de dollars voire davantage pour les spécimens d’exception. Depuis deux jours qu’il était là, il avait surtout taquiné la bouteille et son litre d’eau de feu touchait à sa fin.

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Il nous avait proposé quelques gorgées et offert de piocher à notre guise dans ses provisions. Il avait même insisté pour nous refiler 20 dollars, pour Axel disait-il, lui n’en avait pas besoin. Il savait vivre de rien ou de pas grand-chose. Devant le brasier réconfortant qu’il avait allumé, on avait compris qu’il se foutait des améthystes, des citrines et du quartz fumé.

Bâtard, c’était son nom, portait son âge sur sa lourde carcasse de chien de traîneau au sang mêlé

A vrai dire, il aimait les pierres comme il aimait les arbres, les oiseaux, les rivières et tout ce qui composait ces montagnes dans lesquelles il semblait se confondre. Que cherchait-il ici ? Sûrement pas des gemmes. Il regardait sa solitude en face, la toisait aussi solidement qu’il pouvait pour ne pas s’y perdre. Son unique compagnon traînait la patte. Bâtard, c’était son nom, portait son âge sur sa lourde carcasse de chien de traîneau au sang mêlé. Il avait 16 ans, mais dans l’éclat du feu de camp sa silhouette se détachait comme celle d’un jeune loup fougueux. Entre deux lampées de whisky, Thomas, ravi d’avoir un auditoire, nous avait narré les aventures de son pote à quatre pattes. Pas le chien ordinaire, disait-il, un ami, dont les innombrables péripéties auraient à coup sûr inspiré London. Quand la bouteille fut fini, il a fini par oser : « demain, vous aimeriez venir chercher des pierres avec moi ? »

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C’est ainsi qu’on s’est retrouvés à gratter le sol de Crystal Park, un site unique en son genre, perdu au milieu de la montagne, où chacun peut venir tenter sa chance à la grande loterie géologique. Il suffit d’avoir une pelle, un tamis et un peu de patience. Du quartz, le sol en regorge. Des éclats sans valeur bien souvent si ce n’est celle d’un souvenir de son passage dans ce lieu hors du commun. Axel, certes déjà bien rompu à l’exercice, n’a pas traîné à en extraire quelques-uns. Mais ce qui fait le sel de l’expérience, c’est l’espoir même infime d’apercevoir au bout de sa pioche un éclat plus vif que d’ordinaire, de sentir sous ses doigts enfouis dans la sable les six facettes d’un prisme parfait et de dégager l’améthyste idéale, violette, de plusieurs pouces de diamètre.

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Ressentez une fois cette excitation et vous creuserez de longues heures comme une taupe. Vous sentirez la fièvre vous envahir, comme elle s’abattait jadis sur les foules murmurant cette douce promesse : un rêve, une aventure, la fortune. On a eu la main heureuse ce matin-là. Suffisamment en tout cas, pour que l’adrénaline coule dans nos veines quelques fois.
Riches ? Sûrement pas, si ce n’est de cette rencontre avec Thomas. Quand on a voulu lui dire au revoir, on lui a proposé d’échanger nos adresses mail. Il a dit qu’il n’en avait pas et que nos chemins se recroiseraient s’il le fallait. Il a tout de même voulu nous donner son numéro de téléphone pour qu’on lui fasse signe lorsqu’on aura atteint la frontière mexicaine, mais il n’a jamais été capable de le retrouver. En partant, je lui ai refilé ses 20 dollars pour le remercier de nous avoir initiés. Il n’a pas pu refuser.

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J’aime assez l’idée qu’on puisse être l’artisan de son existence et la modeler, la déformer, l’affiner à notre convenance. Notre matière à tous, c’est le temps qui s’écoule. A chacun ensuite de choisir ses outils pour lui donner une consistance.

Les sources d’eau chaude d’Elkhorn, la tentation ultime pour nos muscles fourbus

Optez pour l’aventure, tracez la route et vous voilà richement dotés en burins, spatules et couteaux en tout genre. Nous avions à peine fini de creuser en quête de pierres fines, que le hasard plaçait sur notre chemin les sources d’eau chaude d’Elkhorn. La tentation ultime pour nos muscles fourbus. L’occasion également de profiter d’une vraie douche et d’offrir à Axel son premier bain en bassin dans une eau naturellement chauffée à la température du corps. S’il s’était délecté de pouvoir brasser la poussière sur le site de Crystal Park, il n’a pas manifesté le même enthousiasme accoutré de brassards imprimés avec des têtes de canard. Pas un amateur de sports aquatiques, ce petit gars, comme son papa !

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Pour achever cette journée folle qui en a valu cent, il nous a fallu affronter les caprices de la météo. A proximité de la ville fantôme de Bannack, bâtie en 1862 dans la précipitation d’une ruée vers l’or, puis nommée première capitale du Montana en 1864 avant de péricliter au profit de Virginia City, le ciel s’assombrit soudainement. Il est d’un noir d’encre 5 kilomètres plus loin sur la piste qui s’élève en direction de la petite ville de Grant. Puis en éclair, la tempête est là. Il nous semble voir fondre sur nous un mur d’eau et de poussière. Le paysage ocre se dilue sous l’averse, la pluie cingle comme des baguettes. Le vent s’époumone en rafales puissantes qui nous font chanceler. En moins d’une minute, nous sommes trempés. Seul Axel, au sec dans sa remorque, affronte la tourmente avec flegme.

Pas un abri en vue, pas même un arbuste. Poursuivre ou se recroqueviller sur nous-mêmes ? Se figer, c’est prendre froid et risquer l’hypothermie alors nous avançons tant bien que mal. Puis, aussi subitement qu’il s’est déclenché l’orage cesse. Le ciel s’est apaisé. Mais les larmes de sa colère ruissèle encore sur la piste.

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A Grant, il n’y a rien

Il nous faut quelques minutes pour comprendre. Le temps que la glaise s’accumule sous les garde-boue, entre les étriers de freins et les passage de roues. Bientôt, nous voilà collés au sol comme des poteries. Nous pataugeons dans ce bourbier, poussons sans grand résultat, glissons sur les pentes transformées en patinoire. Il nous faudra près de 3 heures pour nous échapper de ce piège de boue et rejoindre Grant, dont le nom résonne désormais pour nous comme la promesse d’une douche chaude et d’un bon lit. Mais à Grant, il n’y a rien. Pas un saloon, pas une boutique et l’unique motel de la localité affiche porte close depuis plusieurs années.

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La femme et le fils du ferrailleur de la localité sont témoins de notre désarroi et nous ouvrent la porte de la vieille cabane construite au bout de leur terrain derrière une haie de voiture désossées, de quads et de caravanes à l’état d’épave et d’éléments de mobilier pourrissant sur pied. Mais le cadre nous est égal, nos hôtes, s’ils n’ont pas le sens du rangement, possèdent celui de l’accueil et de la fraternité. Ce soir, leur cabane tapissée de crottes de souris a des allures de palais.

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Infos pratiques

Vous voulez apprendre à jouer de la pioche et du tamis et remuez la poussière dans l’espoir de trouver la fortune ? Alors, on vous dit tout sur Crystal Park, où à défaut de repartir riches, vous aurez passé un moment hors du commun en famille.

Comment accéder à Crystal Park ? : depuis Butte empruntez l’Interstate 15, bifurquez à droite sur la Highway 43 jusqu’à Wise River, puis tournez à gauche sur la Pioneer Mountains Scenic Byway. Roulez pendant 43 kilomètres. Le site, à 2400 mètres, d’altitude est indiqué par un panneau. Possibilité d’accès également par le sud depuis Dillon via la State Highway 278. Comptez 1h10 de voiture pour effectuer les 75 kilomètres.

Combien sa coûte ? : 5 dollars de parking et puis c’est tout. Gratuit à vélo ! Toilettes propres disponibles sur le site.

Où trouver le matériel pour creuser ? : chez Murdoch’s à Dillon, vous trouverez pelles, pioches et tamis. Si cet équipement vous fait défaut, un simple bâton peut faire l’affaire pour débuter. N’oubliez pas d’emporter des sachets hermétiques pour rassembler votre trésor, des habits sans valeur (oui, vous allez vous salir), mais également des vêtements chauds. Il peut faire froid même en été à 2400 mètres d’altitude.

Et avec des enfants, c’est possible ? : oui, les enfants adorent creuser. Même Axel qui n’avait pas encore fêté son premier anniversaire a passé un moment formidable les mains dans la terre. Ils repartiront ravis avec à coup sûr plein de pierres fines en poche. Bien sûr l’activité sera menée sous la surveillance des parents.

Que puis-je espérer trouver ? : surtout des éclats de quartz sans valeur si ce n’est celle de constituer un souvenir de votre passage. Mais des améthystes reconnaissables à leur couleur violette, et à leurs six facettes (hexagone) dont le diamètre dépasse plusieurs pouces ont déjà été trouvées. Alors qui sait ?

Quelques règles de sécurité : ne pas faire de tunnels, ne pas creuser sous les arbres (des accidents ont déjà eu lieux), ne pas utiliser d’outils mécaniques, ne pas employer d’explosifs !

A propos des sources d’eau chaude d’Elk Horn : à 8 kilomètres de Crystal Park. Deux bassins, le premier de 26 à 36°c, le second de 36°c à 41°c. Sauna et douche. Tarifs : 7$/adulte. 5$ enfant de 4 à 15 ans. Gratuit pour les plus jeunes. Brassards en libre service. Ouvert tous les jours à partir de 8 heures jusqu’à 21 heures. Lodge sur place à partir de 35$ pour une personne. Location de chalets. elkhornhotsprings.com

A propos de la cité fantôme de Bannack : nous sommes passés à proximité sans nous y rendre. Si une visite vous intéresse, vous trouverez des renseignements utiles sur bannack.org

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2 Comments

  • devys dit :

    C’est avec beaucoup d’intérêt que nous suivons votre périple depuis le début. Après chaque compte-rendu … nous attendons la suite avec impatience ! C’est un plaisir de vous lire et Axel est trop mignon !!! Dans quelle aventure l’avez-vous « embarqué » ??? Pour l’instant ça ne paraît pas le gêner. Bonne continuation !

    Vous embrassons tous les trois
    Pierre et Monique (parents de Marielle)

    • Olivier Godin dit :

      Merci beaucoup Pierre et Monique pour votre très sympathique message. Axel se porte bien et on se réjouit chaque jour de le voir s’épanouir au grand air. Nous sommes désormais arrivés au Colorado. A bientôt pour la suite de notre aventure. Bises de nous 3.

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